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Ceci n'est pas une utopie, puisque le lieu est nommé. C'est une
affaire de géographie, de toponymie, un peu d'onomastique aussi.
C'est une façon de se déplacer dans le monde. C'est une
carte aveugle, un jeu de pistes, un parchemin trouvé. Aujourd'hui
: Paris, rue Montmartre 146, au café du Croissant. Par Thierry
Kübler.
Ce vendredi 31 juillet 1914, à la tombée de la nuit, la
chaleur n'en finit pas d'occuper Paris. La poussière retombe sur
l'angle de la rue du Croissant et de la rue Montmartre, fermée
à la circulation pour changement de pavage. Melons et panama des
dîneurs remplacent les casquettes d'ouvrier. Quartier des journaux,
l'Intransigeant, Le Bonnet rouge, L'Humanité… poussées
de bile, matière grise et pattes tâchées d'encre.
Lorsqu'il arrive au café du croissant pour dîner avec ses
collaborateurs, on lui dégage trois tables, le long des cinq fenêtres
ouvertes qui donnent sur la rue Montmartre. Son entrevue de l'après-midi
au Ministère des Affaires étrangères l'a confirmé
: la guerre semble inéluctable. Mais si les ouvriers de tous les
pays se lançaient dans une grève générale
? Démobilisation internationale, agitation. Il réfléchit
à l'article du lendemain -bombe de papier contre shrapnel. Un collègue
lui montre la photographie en couleurs de sa petite fille, il sourit en
entamant sa tarte aux fraises. "Horreur ! le rideau, mon rideau derrière
sa tête vient de se plier, de se soulever légèrement
; un revolver s'est glissé, tenu par une main ; et cette main,
seule, apparaît à 20 centimètres derrière le
cerveau. Pan !" (1). Raoul Villain vient d'assassiner Jaurès.
Dans trois jours, la première guerre mondiale.
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